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Auteur Sujet: La caste hospitalo-universitaire française est l’ennemie du système de santé...  (Lu 1610 fois)

JacquesL

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http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=942
ou http://www.lepost.fr/article/2009/02/18/1428009_la-caste-hospitalo-universitaire-francaise-est-l-ennemie-du-systeme-de-sante-par-martin-winckler.html

La caste hospitalo-universitaire française est l’ennemie du système de santé , par Martin Winckler.

Citer
La caste hospitalo-universitaire française est l’ennemie du système de santé

Article mis en ligne le 17 février 2009

Le Monde a publié le 14 février dernier, dans le cadre d’un ensemble sur la réforme du système de santé, un texte de mon cru. En voici la version originelle, légèrement différente. MW

Le projet de loi 1210 sur l’hôpital, et « relatif aux patients, à la santé, au territoire » passe complètement sous silence une contradiction majeure, principal obstacle à une délivrance rationnelle et équitable des soins : Alors que la sécurité sociale est un système solidaire, les facultés de médecine poussent les professionnels à penser en libéraux individualistes, loin de tout souci du bien commun.
Et, de fait, la caste hospitalo-universitaire interdit toute évolution du système de santé.
Voici pourquoi.

1° La formation médicale française est élitiste, violente et antiscientifique.

Plusieurs de mes livres , de nombreux témoignages d’étudiants et d’enseignants publiés sur mon site ainsi que L’école de médecine, documentaire en 10 épisodes de Marie Agostini (Arte, 2007) attestent qu’aujourd’hui encore la formation médicale est violente, culpabilisante et humiliante pour les étudiants. Le recrutement des étudiants en médecine ne repose pas sur les aptitudes à soigner - qui peuvent être identifiées - mais sur des critères de sélection datant du 19e siècle. Par sa forme, son contenu et le traitement qu’il impose aux étudiant(e)s, le concours de première année est contraire à l’éthique et à la raison. Il élimine, de fait, des soignants potentiels de grande valeur et favorise les étudiants les plus susceptibles de se soumettre à l’autorité. Comment peut-on prétendre enseigner le soin à des jeunes gens que l’on maltraite ?

Par ailleurs, le recrutement archaïque (par cooptation !) des professeurs de faculté, leur inamovibilité, le cumul de leurs fonctions (enseignement + soins + recherche) et leur hyperspécialisation, par nature éloignée des réalités de terrain, favorisent l’autarcie intellectuelle et l’obscurantisme. Faute de s’accorder sur des consensus scientifiques validés et régulièrement mis à jour, les enseignements varient au gré des lubies des Professeurs de faculté : nombreux sont ceux qui s’obstinent ainsi à enseigner des notions obsolètes ou simplement inadaptées à la réalité médicale de terrain. Faute d’avoir reçu une formation initiale rigoureuse les médecins sont ensuite incapables d’exercer le moindre esprit critique face à une « formation continue » presque entièrement financée par l’industrie. La seule revue médicale notoirement indépendante, Prescrire, n’est même pas systématiquement recommandée par les enseignants, tandis que l’examen national classant (ancien « internat ») contenait encore en 2008 des contre-vérités scientifiques révoltantes.
Comment prétendre délivrer équitablement les soins quand les soignants ne sont pas tous formés de manière scientifique et critique à l’égard des intérêts commerciaux ?

2° Beaucoup d’hospitalo-universitaires poussent ouvertement leurs étudiants à devenir spécialistes hypertechniciens et manifestent le plus profond mépris à l’égard de la médecine et de la chirurgie générale, dont la population a le plus besoin.

Une fois connus les résultats de l’examen national classant, nombre d’étudiants refusent d’opter pour les postes de médecine et de chirurgie générale, qui restent alors sans titulaires. Comment s’en étonner ? Nombre de doyens et d’enseignants leur déconseillent, ouvertement, de s’orienter dans ces directions ! Quand ils ont malgré tout choisi cette voie, les médecins et chirurgiens généralistes ne sont pas seulement sous-payés et méprisés - ils ne sont même pas associés de manière équitable à la formation des futurs praticiens. En CHU, l’enseignement est, de fait, confisqué par des hyperspécialistes qui dénigrent ou dévalorisent souvent la formation en « hopitaux de région ». Accepterions-nous aujourd’hui que la formation des instituteurs soit confisquée par des professeurs de faculté ignorants des réalités d’une classe de CP ?
3° Objectivement, les hospitalo-universitaires les plus influents n’ont pas intérêt à ce que les choses changent.

En effet, beaucoup tirent leurs revenus de trois sources : des salaires publics ; des actes de médecine libérale ; des honoraires versés par des tiers (compagnies d’assurances, industrie pharmaceutique, agences de santé publique ou institutions d’état). Cette confusion des revenus crée inévitablement des conflits d’intérêt majeurs. Les médias français ont dénoncé (à juste titre) le fait que les laboratoires Eli-Lilly aient financé la campagne 2004 de George W. Bush mais ignorent (ou feignent d’ignorer) que l’immense majorité des « experts indépendants » consultés par les agences de santé nationales ont travaillé ou travaillent pour l’industrie et occupent des postes de chercheurs ou d’enseignants !
Comment les soignants pourraient-ils exercer de manière conforme à l’éthique ou utiliser les ressources de manière appropriée alors que leur formation est profondément influencée par des « enseignants » dont les revenus et les intérêts sont radicalement éloignés du bien commun ?
4° En France, toute critique de la caste hospitalo-universitaire et de son influence délétère est condamnée au silence.

Pour sortir de cette contradiction il faudrait prendre des mesures radicales : supprimer les nominations de Professeurs à vie ; interdire le cumul des fonctions d’enseignement, de recherche, de soin et de décision ; réglementer le partage des tâches entre fonction publique et exercice privé ; surveiller strictement les relations avec l’industrie ; intégrer des praticiens de terrain en exercice à l’élaboration des programmes et à l’enseignement, au même niveau de responsabilité que les spécialistes hypertechniciens ; associer les associations de patients au contenu des enseignements ; favoriser les enseignements croisés : les médecins apprendraient beaucoup des infirmier(e)s, des kinésithérapeutes, des orthophonistes, des sage-femmes. À commencer par l’humilité.

Il faudrait également repenser entièrement le mode de sélection, en ayant pour objectifs de favoriser l’engagement des individus les plus soucieux du bien commun et de protéger leur exercice professionnel des influences idéologiques, industrielles et commerciales.
Mais pareille révolution est impensable : les hospitalo-universitaires ne tiennent pas à ce qu’on remette en cause leur pouvoir et leurs privilèges. Ils ne tiennent pas à ce qu’on piétine leurs prés carrés ou à ce qu’on conteste leur autorité supposée - morale, intellectuelle ou scientifique. Sur tous ces points, les silences du projet de loi reflètent le poids des hospitalo-universitaires - qui siègent à l’Assemblée, ont leurs entrées aux ministères, reçoivent les ministres et leurs familles dans leur cabinet ou leur clinique - et leur suggèrent ce qui est pensable et dicible et ce qui ne l’est pas.

En 2003, j’assurais une chronique scientifique matinale sur France Inter. Quelques interventions sur la collusion entre l’industrie pharmaceutique, le monde médical et les médias ont provoqué mon exclusion définitive de la première chaîne de radio publique. Depuis, mes livres n’y sont même plus mentionnés. Par crainte qu’ils ne contaminent les auditeurs, j’imagine.

En 2007, j’assurais de modestes mais passionnants enseignements dirigés à la faculté de médecine Paris V. Une dénonciation de l’archaïsme hospitalo-universitaire parue dans la revue « La Vie Universitaire » m’a valu, à la demande du Doyen, d’être remercié par le département de médecine générale. De peur que je n’infecte l’esprit des étudiants, sans doute.
Inventer de nouvelles manières de former les soignants

Personne n’a pu m’interdire cependant d’imaginer une « école de soignants » qui travaillerait hors du cadre archaïque et réactionnaire des institutions actuelles. J’aimerais évidemment mettre ces réflexions en application. Et, heureusement, ce qui n’est pas concevable en France l’est ailleurs.

Pour en savoir plus sur ce projet, cliquer sur ce lien.

À partir de février 2009, je travaillerai à l’Université de Montréal. Mon projet - l’éthique comparée des formations médicales au Québec et en France - a été retenu par le Centre de recherches en éthique (CRÉUM) . Il faut dire que dans les universités du Québec, ce genre de réflexion n’est pas méprisable ; là-bas les médecins ne sont pas invités à se croire supérieurs aux patients et aux autres professionnels du soin ; aucun patron de service hospitalier n’est nommé à vie ; aucun enseignant n’est à l’abri d’une critique de ses cours ; et tout étudiant, toute infirmière, tout patient est en droit de questionner ce qu’on se propose de lui prescrire ou de lui transmettre.

Rien de tout ça n’est très spectaculaire. Et ça ne ferait pas la une des journaux ou des émissions médicales à la télévision française. Mais pour la liberté de penser le soin, ça change tout.

Martin Winckler